Livre Mania#2 : Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, 2015

D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan, 2015.

Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie. Editions Le Livre de Poche, 2015. 484 p.

Le titre nous prévient d’emblée de jeu ce qui va se passer, l’histoire qui se trame. Et pourtant on n’y prête pas plus attention que ça, on commence tranquillement, docilement, à lire les premières pages. L’insouciance est de mise, la garde est baissée. On pense se retrouver encore devant un roman fictif, où tout ce qui se présente à nous est inventé de toute pièce, fait entièrement d’assemblages de mots, de tonalités, de phrases, de ponctuation. Mais au fur et à mesure de cette promenade on s’enfonce dans quelque chose auquel nous n’étions pas tant préparé que cela. On patauge dans l’incertitude ; est-ce vrai ? Est-ce inspiré de son histoire ? De quelque chose qui a pu arriver à quelqu’un de proche ? Le duel commence. Fiction VS réel. Impitoyable, tranchant, on déboule au milieu de tout cela, surpris d’être là, étonné même de notre participation plus ou moins passive.

Mais cette torpeur qui nous entraîne au fond de l’eau n’est que plus délicieuse par cette incertitude. Réelle mise en abîme des questions posées à la narratrice, par elle-même aussi, on avance parmi les mots, tentant d’esquiver ce que ce livre pose réellement comme problème. Quelle part de fiction pour écrire ? Le réel ne peut se présenter sans enrobage.  Même lorsque l’on prétend écrire une histoire réelle, un livre sans fiction, cela est impossible. Les mots permettent d’être un filtre à la pensée, aux souvenirs, à ce monde rude qui n’hésite pas à nous balloter, à nous chahuter.

Quand on referme le livre, ses effluves ont tout de même réussi à s’échapper, stagnant dans l’air quelques instants, nous enivrant quelque peu. Pris au piège par nos propres incertitudes, la première envie est de savoir si oui ou non tout est tiré d’une histoire « vraie », d’une histoire vécue. Spirale sans fin, labyrinthe sans sortie, on erre parmi ces méandres entrouverts par Delphine de Vigan. C’est bien trop réel, proche, palpable pour ne pas être une histoire vécue. Pourtant ne nous met-elle pas en garde tout au long du roman ? Duel implacable sans vainqueur, sans vaincu, à moins que ce soit nous qui représentons l’un ou l’autre ; voire même les deux.

On assiste, figé dans les pleins phares, à ce questionnement concernant ce processus de création artistique. La voix théorique de l’écrivaine s’éveille dans un personnage mystérieux, possessif, toxique qui s’avère pourtant être son idéal. Qui est-ce ? Personnification de la fiction ou réel qui ne cesse de se soustraire à nos pieds ? Mise sur papier de l’intériorité de l’écrivaine, les questionnements deviennent tangibles et revêtent les habits de la fiction pour justement nous parler du réel. On se perd délicieusement, abruptement parmi les mots, les tournants inattendus.  Tout tangue, frémit, chavire, le vertige est là, nos pieds se dérobent sous la possibilité de cette chute sans fin.

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