L’oeuvre de la semaine#7 : Lenny Rébéré, « Midnight »

Midnight, 2015, Lenny Rébéré

Crayon et fusain sur toile, 114 x 195 cm

Une image telle une ancienne photographie noire et blanche au grain épais, aux couleurs vieillies, nous scrute dans ce flottement fantomatique. Ce jeune artiste Lenny Rébéré nous pousse dans une position passive où l’on ne peut que contempler les entremêlements d’images qui se superposent, se mélangent et fusionnent dans cette image hybride. Sans opacité mais non totalement transparente, le regard ne s’arrête sur rien. La rue semble continuer au loin. On a envie de la suivre, de savoir ce qui se cache derrière cette architecture, de tourner au coin et de découvrir ce monde onirique. Notre regard s’enfonce dans ce dessin composé de filigranes. On ne peut appréhender l’image dans son ensemble, il faut la découvrir et la scruter petit bout par petit bout. Chaque élément provient du réel et pourtant rien ne semble avoir de la matière. Comme si l’on pouvait passer la main au travers de ces gens et choses, balayant tout sur notre passage tant leur immatérialité est tangible. Les détails sont innombrables, l’oeil acteur, toujours mouvant, ne peut se suspendre dans l’espace de l’oeuvre.

En effet, l’artiste Lenny Rébéré s’empare du monde par zapping, comme si l’on passait d’une image à une autre sans réel intérêt ou concentration. Il prélève dans le flux d’internet des moments de vie, des photographies d’évènements ou encore des publicités.  Toutes ces images numériques sont surabondantes, tellement nombreuses qu’on ne les voit plus. Elles ne sont qu’un brouhaha coloré qui glisse sous nos doigts parcourant les méandres d’internet. L’oeuvre « Midnight » est évocatrice d’un monde chaotique et saturé. On ne peut plus distinguer le singulier à force de trop voir, l’intime et le collectif se retrouvent mélangés. Ce fouillis organisé n’est qu’accumulation. Accumulation d’images, de souvenirs de plans et d’impressions. Tout droit sortie des réminiscences de l’artiste, cette image se fond, se confond, se rebute et lutte contre notre regard.

Sources : http://galerie-gounod.com/fr/expositions/texte/167/texte-presse

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L’oeuvre de la semaine#6 : Rune Guneriussen, « The heirs motivational speech »

The heirs motivational speech, 2013, Rune Guneriussen

188cm x 150cm, digital c-print/aluminium, edition of 5 + 2 AP

Des lampes de bureaux  allumées qui tournoient autour d’un arbre sans feuilles dans un paysage solitaire, voilà ce que dévoile la photographie « The heirs motivational speech » de l’artiste norvégien Rune Guneriussen . Couleurs douces et enveloppantes, lumières suaves et doucereuses, cette image nous plonge dans une atmosphère rassurante. L’étendue d’un paysage qui cohabite avec des objets du quotidien, inattendus dans un tel endroit, exhibe l’entremêlement  de la nature et de la culture. Paradoxalement, les deux paraissent ici presque indissociables. Ces objets manufacturés sont la seule preuve qu’une présence humaine a foulé cet endroit resté intact.  La fabrication humaine se lie intrinsèquement à la nature et met en exergue sa beauté naturelle. Les deux se repoussent, se complètent et fusionnent. Les lumières électriques dansent avec les reflets brumeux roses et mauves du ciel, montrant un chemin dans l’herbe jusqu’au rochers qui amènent au bord de l’eau. Ciel et eau ne font qu’un. Tout n’est que lumières qui virevoltent au gré du temps qui passe.

En effet, la lumière est primordiale dans cette photo. Après l’installation effectuée, l’artiste Rune Guneriussen attend l’instant parfait pour capturer ce moment qui s’évapore et se modifie en un battement de cils.   Il redonne le privilège absolu à la nature par cette attente de la seconde parfaite.  Elle est remise au centre de l’attention par la magnificence d’une lumière et d’un paysage qui semblent presque peints par petites touches douces.

Mais lorsque l’artiste quitte les lieux tout disparait dans ses traces. La nature est préservée, la culture est remballée. Rune Guneriussen suggère ainsi une approche plus douce envers l’environnement puisque la notion de préservation est une clef dans son travail. Pendant une courte durée, culture et nature se sont côtoyées, s’équilibrant et se domptant dans une image pleine de poésie.

Les oeuvres de l’artiste Rune Guneriussen sont présentes du 3 mars au 3 avril 2016 à la Galerie Olivier Waltman pour l’exposition « Dramaturgie« .

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L’oeuvre de la semaine#5 : Demiak

Waterford” , Demiak

Photo d’une catastrophe (sur)naturelle non montrée ? Non. Peinture d’un paysage déserté par l’humanité, par la vie.  Un cataclysme est survenu, engloutissant absolument tout sur son passage. Où sont les survivants ? Seule l’eau translucide et la fumée à peine percevable semblent bouger dans ce paysage chaotique peint par l’artiste Demiak.  Pourtant les couleurs diaphanes sont douces, rassurantes, on aurait presque envie de se laisser doucement couler dans cette eau claire. Mais la catastrophe a bel et bien eu lieu. L’artiste ne peint que les traces qu’elle a laissée derrière elle, l’apitoiement et les lamentations n’existent pas car la peinture est poétique et non empreinte de pathos.

La paysage en lévitation nous montre la pérennité de la vie ; tout est éphémère. Revisitant la peinture d’histoire, l’artiste Danois nous met en garde contre les risques écologiques qui nous surplombent. Le ciel semble littéralement être tombé dans l’eau, aucune distinction entre les deux n’est possible.Le ciel se morfond dans l’eau, la fumée fait trembler les reflets. Immobilisé en plongé sur cette vue de désastre, on ne peut que contempler. Contempler ce monde englouti sous l’eau, contempler la finesse et le travail des reflets qui ne fait qu’accentuer mimétisme et ainsi peur. L’impression d’être le seul survivant à observer cette fin tragique mais si paisible nous  paralyse. Omniprésence de la mort mais pourtant c’est la vie qui surgit.

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L’oeuvre de la semaine#4 : Carpet n°6, Jonathan Bréchignac

© Jonathan Bréchignac, carpet n°6 détail, The blue Carpet, stylo-bille et encre ultra violet, sur papier, 115x73cm

Un tapis qui n’en est pas un. Un simulacre d’un objet que l’on foule et qui s’imbibe de nos pas. Des heures et des heures de répétition des même gestes pour faire surgir cet entremêlement de motifs bleu couleur encre. Des stylos à billes et des mois de travail se sont écoulés sous les doigts de l’artiste Jonathan Bréchignac pour créer ce tapis aux motifs enivrants. Absorbés dans cet abîme de détails, on mesure l’incommensurabilité de l’effort fourni pour faire naître poil après poil ce tapis à la rosace de Notre Dame de Paris. L’envie d’agrandir à outrance pour scruter chaque détail et parcourir les moindres croisements d’encre nous prend lorsque l’on observe ce travail méticuleux. On ne peut être rassasiés face à cette oeuvre qui nous frustre mais pourtant nous fascine. Le gouffre de détails ne fait que s’ouvrir sous le regard minutieux de celui qui scrute ce tapis bleu et ensorcelant.  À couper le souffle, il nous entraine dans les torpeurs de la profondeur créées par la simple utilisation de l’encre bleue monochrome.

Ce tapis fait d’ailleurs partie d’une série de huit tapis intitulée « The Carpet« . Ce sont des tapis de prières musulmans grandeur nature qui nous posent la question des interconnections entre l’Orient et l’Occident mais également sur le brassage des cultures. Ces tapis sont aussi universaux que l’est le stylo à bille. Ils invitent chacun au fantastique et sont une ouverture sur un monde de représentations, de références excédant de loin ses origines islamiques. Toutes ces combinaisons de différents motifs citent les cultures visuelles orientales, gothiques, africaines, shinto, judaïques, précolombiennes et intègrent des motifs animaliers tels que les écailles ou les plumes. Cet ensemble de références vient de l’image originelle du monde méditerranéen, ce pont entre les civilisations.

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L’oeuvre de la semaine #3 : Martina Hoogland Ivanow , série « Circular Wait 2010-2014 »

Photographie de la série « Circular Wait 2010-2014 » Martina Hoogland Ivanow

 Voir le monde en rose ; c’est exactement ça. Le ciel rose fuchsia et le sol violet. Deux grands aplats aux mouvements horizontaux qui structurent ce monde abstrait. Des figures  granuleuses aux bords flous divaguent dans une atmosphère sans contours. Rien d’autre n’existe à part ces deux fantômes sur la ligne d’horizon dans ce monde bicolore. Cette photographie sans nom de Martina Hoagland Ivanow dans la série « Circular Wait 2010-2014 » repousse l’oeil par les couleurs saturées mais attise la curiosité du regardeur. Où commence la terre brumeuse et se finit le ciel aqueux ? L’un se fusionne à l’autre, le discernement est difficile.  C’est pour cela que les mots « opaque« , « brumeux » et « épais » sont les premiers à surgir de  notre esprit interloqué.  Un monde qui n’existe pas aux personnages incertains, voilà ce que nous renvoie cette photographie. Pourtant la photographie est le principe même de fixer le réel sur une surface. L’imaginaire se mélange au concret, l’onirisme danse avec l’incertitude.  Les ombres sombres immobiles se fondent et se confondent avec ce ciel saturé et ce sol inexistant. L’étrangeté naît du contraste des couleurs joyeuses avec une ambiance étouffante, incertaine et lourde. On doit presque plisser des yeux pour tenter d’identifier ce que notre imagination nous fait croire.

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L’oeuvre de la semaine #2 : Patrick Tosani, « Portrait n°1 »

Portrait n°1, 1984   Patrick Tosani                                                                                                                              130x100cm, photographie couleur c-print

Un portrait flou, quel paradoxe. Comment savoir qui se cache derrière ce brouillard qui étale le visage et l’imbibe de mystère ? L’image sensuelle par les couleurs, par l’envie d’effleurer doucement cette peau inconnue, devient sensorielle par le braille. Cette écriture tactile par des points saillants est totalement hors contexte, incorporée dans cette photographie de Patrick Tosani ,mais pourtant elle apporte douceur et curiosité. Inconnu pour qui ne le connait et comprend pas, le renflement du papier ne devient qu’un élément incompréhensible qui nous laisse rêveur quant à sa signification. Le statut de l’oeuvre d’art – sacralisé et  intouchable – est retourné, remis totalement en question. Car le braille est une invitation au toucher, à la caresse et au sens mais tout cela mêlé à une oeuvre d’art exposée dans un musée est incongru. Perte de repère et remise en question. Peut-on toucher ? Doit-on effleurer ce qui l’est formellement interdit habituellement ?

Cependant les couleurs chaudes de ce visage méconnaissable cessent notre tourment. On contemple et on accueille ce qui se présente devant nous et les sensations qui se propagent en nous. La volupté et une chaleur apaisante  se dégagent de la photo telles des effluves enveloppantes. Dépossédée de sa caractéristique identitaire cette personne est sans nom. Etre anonyme quand quelqu’un tire son portrait et n’être qu’un numéro sur un titre ; quels paradoxes étranges dans une société où le visage et son reflet sont omniprésents.  Cette masse informe tente de surgir derrière cette vitre brumeuse qui fige et empâte l’image mais aussi notre regard.  Sous cette amas couleur chaire à quoi ressemble la personne ? Question sans réponse, notre imagination prend le relais.

 

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L’oeuvre de la semaine #1 : Olaf Otto Becker, « River 1, Position 13 »

River 1, 07, 2007
Position 13
Greenland Icecap,
Melting area
Altitude 715 m

Le froid, la glace, l’eau turquoise et la tranquillité se dégagent et empreignent  cette photographie de l’artiste Olaf Otto Becker.  J’ai choisi cette première image comme première « Oeuvre de la semaine » car elle fait m’a fait oublier tout ce qui m’entourais, tout ce que j’étais en train de faire. Le bleu transparent mais profond de cette rivière qui s’éloigne infiniment dans la glace captive et retient le regard du spectateur. Une douceur froide mais élégante s’échappe de cette photographie qui ne fait que dévoiler un phénomène naturel. Les nuages qui surplombent cet éclat de couleur,  la glace et la neige ; nous sommes plongés dans un monde froid qui serait austère sans cette eau d’un bleu translucide. Emerveillement et fascination se rencontrent dans une telle photographie qui exergue la beauté d’une nature si peu connue. Les méandres des nuances de bleus, de gris et de blancs sont telles que le temps semble arrêté dans un monde irréel et intouchable. Avoir envie d’effleurer, laisser le temps s’égrener lentement devant cette image captivante, nos yeux rivés dans l’eau.

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Livres Mania #1 : « L’amour fou » d’André Breton

L’art de nager, Rogi André

« Je vous souhaite d’être follement aimée. »


L’amour fou d’André Breton comme premier livre de cette catégorie  « Livre Mania »  car c’est un livre qui m’a touchée et je dirais même bouleversée.  Ecrit entre 1934 et 1936 cette oeuvre est cependant publiée en 1937. Le surréalisme du chef de mouvement qu’est Breton se ressent par les associations d’idées, de signes et de symboles. Tous les sens sont mêlés et attentifs dans cette lecture qui nous perd mais nous enivre. Les mots coulent de sens et semblent avoir jaillit des doigts de Breton avec une telle fluidité et spontanéité qu’il ne pouvait en être autrement. Des images incongrues sont assemblées, l’imaginaire aiguisé et le lecteur grisé.

L’amour comme fil conducteur de ce livre, fil conducteur qui se cache sous une certaine déstructuration : des parties fantasmagoriques, des récits de rêves et des ruptures narratives d’où surgissent poésies et photographies ; tout cela exergue la beauté des mots de Breton. André_Breton_1924

Des mots sensuels qui deviennent sensoriels, effleurant la sensibilité du lecteur, qui tout ouï et yeux grands ouverts  avale tous ces mots pleins de signes et de symboles. L’aspect décousu, chaotique et non linéaire nous emporte dans un tourbillon d’amour fou qui montre l’expérience surréaliste comme seule possibilité de réunion du réel et de l’imaginaire, de la poésie et de la vie.


« L’insolite est inséparable de l’amour, il préside à sa révélation aussi bien en ce qu’elle a d’individuel que de collectif. Le sexe de l’homme et celui de la femme ne sont aimantés l’un vers l’autre moyennant l’introduction entre eux d’une trame d’incertitudes sans cesse renaissantes, vrai lâcher d’oiseaux-mouches qui seraient allés se faire lisser les plumes jusqu’en enfer. »


Ne pas assimiler immédiatement les analogies de mots mais laisser son imagination s’en charger, voila la vraie force de ce livre surréaliste qui prône l’amour. Abandonner sa rationalité pour se perdre dans les méandres des associations romanesques, dans les images absurdes mais belles.

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